Du Surhomme à l’ »Homme multiplié » de Marinetti : une relecture de Nietzsche à la lumière de la question de la technique.

Publié le par troude stanislas

« Dans la rapidité guerrière, le sang inépuisable s’éparpille comme le grain ventilé.

Le nouveau mythe est le plus beau ».

Gabrielle D’Annunzio, Nocturne

 

La figure nietzschéenne du Surhomme, loin d’être une fiction, est la conséquence logique de la fin de l’homme, tel que la religion judéo-chrétienne et la métaphysique occidentale le définissent . Le « Surhomme » est en effet, en premier lieu, celui qui a su s’émanciper de la morale, celui qui a piétiné la table des valeurs anciennes. Mais il prend également un second sens : il est l’être qui s’est affranchi de la tutelle de la Nature. Aussi est-il nécessaire, pour comprendre le Surhumain, de s’interroger sur le rapport entre le destin de l’humanité et la technique, en tant qu’elle révèle la mainmise de l’homme sur la nature. Voilà pourquoi il faut  nous pencher sur l’ »homme multiplié » du futuriste Marinetti. Le poète italien pose en effet une équation irréfutable : à l’avènement d’une ère nouvelle –celle de l’industrialisation des moyens de production et de la massification politique- doit correspondre un Homme Nouveau, un homme qui embrasse fiévreusement le Progrès, et balaie du même coup d’un revers de main les vieilles croyances. Les innovations techniques non seulement détruisent les structures sociales traditionnelles, mais encore elles transforment radicalement l’être humain dans sa réalité concrète. L’annonce de la survenue d’une « sur-humanité » irait de pair, pour Marinetti, avec l’avènement de la technique comme unique horizon de l’homme.  Elle accélérerait tout du moins la prédominance de la machine, avec son implacable et cruelle froideur, sur la sentimentalité qui serait le fruit d’une humanité en déchéance. L’interprétation marinettiste de la pensée nietzschéenne a le grand mérite d’être cohérente - pourtant elle occulte (volontairement) un problème majeur : le Nihilisme. Par quoi remplace-ton en effet le vide béant laissé par la mort de l’homme ancien, et par la mort de Dieu ? D’ailleurs la technique n’est-elle pas déjà inscrite au cœur même de l’essence de l’homme en tant qu’ »homo faber » ? Auquel cas l’homme multiplié ne serait que le prolongement ultime de ce qui s’annonçait déjà dans la révolte prométhéenne ? Nous devons interroger à nouveau la figure du  Surhomme dans sa radicalité.

  

« L’homme est une chose qui doit être dépassée »-Nietzsche

« Nous croyons en la possibilité d’un nombre incalculable de transformations

humaines »- Marinetti.

 

Nous avons peut-être de la peine aujourd’hui à nous représenter à quel point les innovations techniques bouleversèrent les esprits au début du XXème siècle. A commencer par celle de l’avion. L’homme échappait pour la première fois à la loi de la pesanteur, il s’arrachait de son habitat originel : la Terre. Le lien fatal qui nous liait à nos racines, à un lieu immobile, était rompu. Le transport aérien opérait une révolution dans notre rapport au monde. Le pari des Futuristes fut, non pas de se recroqueviller sur des habitudes frileuses, mais au contraire de s’engouffrer dans le mouvement furieux du progrès, de vivre l’ivresse du déracinement.

 

« Nous remplaçons l’exquise nostalgie du départ par le tragique lyrisme et l’ubiquité de l’omniprésente vélocité. Avec nous commence le règne de l’homme aux racines coupées, l’homme multiplié- qui ne comprend plus que la volupté du danger et l’héroïsme quotidien ». Ces propos font écho à la fameuse parole de Zarathoustra : « Celui qui un jour apprendra à voler déplacera toutes les bornes-frontières ; il fera sauter toutes les bornes-frontières, il donnera à la terre un nom nouveau, il l’appellera la Légère  »[1]. Marinetti, comme Nietzsche, considère que le type humain que nous connaissons est voué à la disparition pure et simple – cela, non pas en vertu d’une mutation génétique, mais d’une transformation socio-historique, qui entraîne une mutation anthropologique. Car il n’y a pas d’essence éternelle de l’homme- l’homme est une créature en devenir. Mais, comme toutes les composantes de la société n’ont pas pris pleinement conscience de cette mutation, il s’agit de la précipiter, en produisant un électrochoc- esthétique pour Marinetti, philosophique pour Nietzsche. Pour   que surgisse le Surhomme, il faut abolir l’homme ancien , il faut brûler à l’acide de la pensée critique les valeurs vermoulues, les anciennes idoles.

Le meurtre de Dieu s’inscrit dans cette logique : il est à prendre au sens symbolique et non réel comme le meurtre d’une certaine idée de l’homme, de celle qui fut instituée par la religion judéo-chrétienne.  Le crime de lèse-majesté équivaut à un crime de lèse-humanité. « L’homme a été créé à l’image de Dieu » dit l’Ancien Testament –c’est-à-dire que l’homme, à la différence de l’animal, est doté d’une libre subjectivité. C’est ce supplément d’âme, que nous nommons « conscience morale », qui lui assure une suprématie parmi toutes les créatures terrestres. Ce supplément a un revers : il assure à l’homme le pouvoir de faire le mal . Aussi les Pères de l’Eglise ont-ils cru bon de contrebalancer la Chute originelle, qui marque l’humanité du sceau de la tentation, par l’Amour, qui est le seul moyen de réconcilier l’homme avec son Dieu.

Il y a donc deux axiomes dans l’anthropologie chrétienne : premièrement l’homme est le Prince de la Création parce qu’il possède  une conscience, qui le libère tout en le condamnant à la tentation du mal ; secondement, l’Amour lui permet d’être à nouveau relié à son Créateur. Le premier principe est métaphysique ; le second est théologique. Mais ces deux principes peuvent être synthétisés par l’idée de « l’homme moral ». C’est à cet homme moral que Nietzsche choisit de s’attaquer, et c’est à lui qu’il désire substituer le type du Surhomme.

Le Christianisme pose en effet une équation simple : l’homme moral est une créature marquée par la finitude et le péché, et en cela une créature séparée de son Dieu ; l’Amour est l’acte par lequel il est ramenée à son Créateur. L’amour du prochain est donc à la fois la condition d’une concorde entre les hommes et un appel à la transcendance. Mais il s’agit d’une fausse rédemption, et d’une réelle soumission. L’émancipation de l’homme passera par l’éradication de toutes les forces réactives et négatrices du Soi ; or l’amour fait partie de ces forces du ressentiment. Nous comprenons alors ces paroles de Marinetti : « nous méprisons l’horrible et pesant Amour, qui encombre la marche de l’homme et l’empêche de sortir de son humanité, de se redoubler, de se surpasser pour devenir : l’homme multiplié ».

L’homme sentimental prise la chaleur du rapprochement entre les créatures, l’ »amour du prochain » ? Le Surhomme prêchera le « pathos de la distance », l’ »amour du lointain »[2].   Les Evangiles prônent un idéal de paix, de concorde entre les hommes ? Nietzsche invoquera au contraire, pour contrer ce sentimentalisme efféminé, les vertus viriles de la froideur et de la cruauté. Même son de cloche chez Marinetti :

« Invoquer la paix des peuples, c’est châtrer les races, et faire une culture intensive de la lâcheté . Qui peut affirmer qu’un homme fort ne respire beaucoup mieux qu’après avoir giflé et terrassé son ennemi ? « » (in La guerre, seule hygiène du monde).  

Il ne s’agit pas là nécessairement, comme on serait tenté de le lire au premier degré, d’un appel aux armes, mais, plus profondément  d’un renversement de point de vue sur ce que doit être l’homme nouveau, par opposition au type judéo-chrétien : la lutte est pour Nietzsche une vertu[3], si nous la comprenons au sens grec de l’ »Agon ». Tandis que l’homme affaibli est à la recherche d’une vie paisible, à la fois à l’extérieur (paix civile et paix dans le ménage), et à l’intérieur (équilibre des instincts), le Surhomme recherchera systématiquement    les situations de combat. Il aura un ou plusieurs ennemis extérieurs ; et il devra affronter ses propres « démons ». Le combat est en effet l’occasion d’une tension intérieure, d’un effort nécessitant un débordement d’énergie. Les forces naturelles se déchaînent et décuplent dans et par la lutte. Dans la paix, l’homme n’est que lui-même. A travers la guerre, l’homme est plus que lui-même : il sait se surpasser.   L’ »homme multiplié »  ne doit pas être compris comme un « être » supérieur » -d’ailleurs sur quelle échelle de valeurs le serait-il ?- mais comme l’être capable de se surmonter.   Se surmonter : n’est-ce pas justement l’une des significations du « Sur-homme » ? 

 

L’originalité des Futuristes par rapport à Nietzsche tient à ce qu’ils dressent un portrait complet, et « moderne », de l’homme multiplié. Ils envisagent notamment une transformation esthétique de l’homme : le goût pour la vitesse doit entraîner une série de sensations nouvelles, comme celles de l’écrasement, de l’accélération exponentielle, de la décélération, etc. Autant dire que l’homme nouveau goûtera à de nombreuses expériences que nos ancêtres n’auraient même pas pu imaginer.  Ainsi la fusion de l’homme avec la machine, qui entraîne un décuplement des forces physiques, créé-t-elle un état de synesthésie totale : emporté par la puissance mécanique dans la griserie de la vitesse, l’homme assiste à la mobilisation complète de ses sens ; vue, ouïe, odorat, etc. 

Cette révolution subjective s’accompagne d’une révolution « objective » : c’est désormais l’antique représentation d’une nature harmonieuse, tenue par le principe de continuité, qui vole en éclats, et cède la place à une nouvelle physique- laquelle est en réalité soutenue par un nihilisme métaphysique. C’est la substance, cette entité permanente supposée se tenir « sous » ou derrière les phénomènes, que l’on a dynamitée[4]. Et ce dynamitage, par l’effet d’une coïncidence historique peu commune, est contemporain des grandes découvertes du début du vingtième siècle en matière de physique nucléaire. La pulvérisation des formes plastiques et l’explosion des sensations est l’exacte symétrie de la théorisation, puis de l’expérimentation de la fission nucléaire. Or, là encore, Marinetti déclame l’ivresse de l’anéantissement, plutôt que la nostalgie de l’ancien monde. Car pour lui, la décadence se trouve plutôt dans la volonté de conserver à tout prix l’ancien (l’Art des musées), et non dans l’insurrection contre les « formes vermoulues ». Le nihilisme est pour lui dans la conservation- tandis que l’affirmation destructrice est porteuse de vie.

  Les deux plans, anthropologique et ontologique, se combinent pour former l’ »homme multiplié ».  La fin de l’Homme dans son acception métaphysique, est en effet la condition pour que l’humanité nouvelle puisse, non seulement accueillir en son sein la « technè », mais l’épouser ; dotée de la puissance technique, elle pourra multiplier sa propre puissance- à l’infini.

  Mais est-ce réellement une révolution ? Prométhée n’est-il pas le précurseur de l’homme multiplié, en ce sens qu’il se révolte contre la Loi de Zeus, qu’il ose prendre le parti des hommes contre celui des dieux, et que, précisément, la subversion s’accomplit sous l’espèce de la technique ?

Car tel est l’enjeu métaphysique de la « technè » : affranchir l’humanité de la tutelle de la Nature, c’est-à-dire de Dieu. La « liberté » de l’homme, en tant que fin de l’Histoire, n’est rien d’autre que sa libération vis-à-vis de Dieu, ou de la Nature. Aussi l’homme multiplié, avec sa ferveur guerrière, sa passion de la vitesse, son immoralité assumée, n’est-il pas en rupture avec l’homme « ancien »- il en est même l’accomplissement dernier, la réalisation dernière de l’essence de l’homme, telle qu’elle fut définie par le mythe de Prométhée. Nulle émancipation de l’homme sans insurrection contre la Nature- sans technique.

  Marinetti prend acte de cette potentialité nouvelle , qui doit se traduire par le déchaînement des forces de la « technè » sur la nature. Le XX ème siècle fut le théâtre de l’explosion de violence, qui éclata lors des deux  guerres mondiales.

 

  Qu’en est-il du Surhomme nietzschéen ? Marinetti lui-même tranche la question : « son Surhomme, dit-il à propos de Nietzsche, est enfanté dans le culte philosophique de la tragédie grecque ». Autrement dit, il est tourné vers le passé- tandis que l’homme multiplié est tourné vers l’avenir : il est résolument moderne. C’est rigoureusement exact, à condition que l’on remplace le « passé » par le terme d’ »inactuel ». Rien ne répugne autant à l’oreille délicate du penseur allemand que le « bruit et la fureur » du monde moderne, foncièrement démocratique et décadent. Rien de plus « démocratique » que la machine : elle prête son pouvoir à qui veut bien s’en emparer, elle n’est discriminatoire ni à l’égard des races, ni à l’égard des sexes.  La Machine et l’Etat : deux monstres froids qui ont pour effet de niveler les valeurs, de faire des hommes des « zéros » . Ce sont les deux mamelles de la soumission ; or ce que le Surhomme veut avant tout, c’est « se gouverner lui-même », être « cette roue qui tourne d’elle-même »- en aucun cas se plier à un rythme qui lui est étranger.

  Les deux raisons que nous venons d’évoquer nous interdisent de mettre l’homme marinettiste sur le même plan que le Surhomme. Ajoutons une troisième raison : Nietzsche ne pense pas la temporalité en terme historiciste : au progressisme hégélien il substitue une conception cyclique du temps.

 

Il ne peut donc y avoir à proprement parler d’ »évolution » d’un type d’homme vers un autre, mais un saut ontologique accompli par une poignée d’individus. Marinetti a d’ailleurs raison d’insister sur la conception tragique de l’être. La tâche que doit accomplir le Surhomme est immense : il ne s’agit plus de vouloir telle ou telle chose, mais de vouloir l’Etre en sa totalité. Aucune responsabilité n’a jamais autant pesé sur les épaules de quiconque : celle qui consiste à assumer l’ensemble du passé et de l’avenir. Nietzsche conçoit le Surhomme comme réponse possible au nihilisme, c’est-à-dire à la désubstantialisation du sujet, au nivellement des valeurs et à la mort de Dieu ; la solution se trouve dans l’Assomption du Cercle des cercles.

Vouloir l’Eternel Retour, cela doit signifier pour le Surhomme être cet Eternel Retour, y participer, ne faire plus qu’un avec lui : « amor fati ». Il s’agit bien d’un saut ontologique, et non d’un changement de point de vue anthropologique. Seul le sentiment dionysiaque nous donne à sentir ce saut : « la vie éternelle, l’éternel retour de la vie- un oui triomphant à la vie, au-delà de la mort et du changement » ; « au-delà de la terreur et de la pitié, être soi-même la volupté éternelle du devenir- cette volupté qui inclut généralement la volupté d’anéantir [5]».

 

Nous voilà arrivés à l’heure de la plus grande contradiction : soit le Surhomme créé ex nihilo, avec l’insouciance de l’enfant (ou du dieu héraclitéen), soit il embrasse la totalité de l’Etre. D’un côté, la légèreté du Devenir ; de l’autre, le poids le plus lourd, la charge du Retour Eternel : responsabilité suprême.  A cela s’ajoute un second choix cornélien : s’émanciper des injonctions divines, donc de la Nature (choix prométhéen)- ou aspirer à une nouvelle alliance mystique avec cette même Nature (panthéisme). Le destin personnel de Nietzsche s’est abîmé dans ce nœud tragique.

 

  Il serait pourtant naïf de considérer cette pensée comme étant le fruit d’une intelligence fiévreuse ou neurasthénique. Observons les faits : il est indéniable que les progrès de la techno-science ont démultiplié les pouvoirs de l’homme sur la nature. Pouvoirs qu’il exerce sur la matière extérieure, sur la « phusis » ; sur le vivant en général et l’animal en particulier ; enfin sur son propre corps et, dans une certaine mesure, sur la psychè. La combinaison de ces pouvoirs, qui font système, a eu pour effet de renverser l’ordre des Fins et des moyens. Si la technique était au commencement l’ensemble des procédés utiles à l’homme, elle est désormais à elle-même sa propre fin, et se sert de l’homme comme moyen. L’horizon d’une progrès indéfini des découvertes techniques s’est substitué à l’horizon moral (kantien) du règne des Fins, du progrès indéfini de l’homme dans sa dimension morale. Voilà pourquoi l’homme peut tout-à-fait aujourd’hui être à la fois le sujet de la techno-science, et son objet ou cobaye. Cela n’est nullement contradictoire : c’ est même inscrit dans le projet technique, qui est l’aboutissement de la révolte prométhéenne[6].

 

  Osons le paradoxe : Marinetti a voulu l’homme « multiplié », Nietzsche souhaité l’avènement du Surhomme ; c’est un homme diminué que nous avons sous les yeux, un homme tronqué- diminué par cela même qu’il croyait transformer en levier de puissance : la technique. Elle est devenue en effet le médium indispensable, ce qui est évidemment absurde, car toute médiation devrait être un instrument provisoire. Ce médium a donc pris la place de l’être immédiat. Plus les hommes sont puissants par le moyen de la technique, plus ils sont impuissants dans leur être propre. Le bureaucrate moderne, complètement maître de son outil technique, est la figure suprême de cette impuissance. Le corps et la psyché de l’homme moderne sont donc devenus techno-dépendants. En outre, le complexe techno-industriel, qui se tourne de plus en plus vers les technologies de l’information, produit un nouveau moyen de contrôle des individus.

Pourtant, les sociétés occidentales modernes sont fondées sur le primat de l’individu sur le collectif : la démocratie, comme système politique, et le libéralisme comme mode d’échange, privilégient le droit individuel, et se substituent ainsi à l’organisation hiérarchique des sociétés traditionnelles. Ultime contradiction de cette société : les procédés d’ »émancipation » produisent eux-mêmes des foyers de contrôle. Ainsi la multiplication des échanges (de biens ou d’informations) a pour effet une concentration de moyens jamais vue auparavant. Des richesses immenses –souvent supérieures à celles de petits Etats- se trouvent entre les mains d’une poignée d’hommes.

 

L’homme moderne est donc un nain un se prend pour un géant. Ayant atteint un stade avancé de bovarysme, son appétit est aussi immense que ses forces sont misérables. Désir d'absolu- misère de l’individu. Illusion de l’aspiration- puissance démesurée des forces qui le dépassent. Fin du rêve prométhéen, écrasé par le sceptre qu’il a lui-même subtilisé aux dieux.

 

Le Surhomme annoncé par Zarathoustra n’est pas advenu. L’homme, quant à lui, est semblable à ces enfants-rois , qui détiennent une puissance, ou du moins ont-ils  l’illusion de la détenir, car ils possèdent le jouet-« technè », mais sont incapables d’assumer la responsabilité de leur nouvelle maîtrise sur le Monde. Voilà pourquoi il est sans cesse ballotté entre la richesse et le dénuement, le sentiment d’invincibilité et celui d’impuissance, enfin la conscience d’être  absolument souverain, en même temps qu'il se sent dépossédé de sa liberté. D’où aussi l’angoisse face aux catastrophes, naturelles ou artificielles, qui accompagne l’ivresse du progrès- ce qui éloigne  de manière irréversible l'homme contemoprain de la confiance des Futuristes dans les avancées techniques.

 

Nous voilà in fine entrés dans l’ère de l’Homme-enfant, plus que de l’Homme-Dieu ou du Surhomme- c’est-à-dire d’une créature avide de jouissances et d’émancipation, en réalité incapable d’assumer quelque puissance que ce soit, s’en excusant même[7]. Incapable également de relier  l' aventure personnelle à un Destin universel, enfin d’assumer les conséquences nécessairement tragiques de la rupture prométhéenne. Car on ne supplante pas les dieux impunément. Les révoltes « humanistes » de pacotille, les subversions mercantiles ont éloigné l’homme précisément de cette assomption nécessaire, de l’effort  surhumain qu’il lui faudrait fournir. La fascination pour l’objet technique, la circulation indéfinie des informations et le laisser-aller démocratique sont autant de freins à cet effort. Les Temps profanes nous divertissent de cette tâche qui, indéniablement, porte le poids du sacré. C’est la fonction du penseur –et de l’artiste- que de nous rappeler à cette exigence.

 

Stanislas Troude

 

 

 



[1] Ainsi parlait Zarathoustra, De l’esprit de pesanteur.

[2] « Aimez votre prochain comme vous-mêmes, si cela vous plaît ; mais sachez d’abord vous aimer vous-mêmes, vous aimer du grand amour, vous aimer du grand mépris », Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, III, « De la vertu amoindrissante ».

[3] Cela est net dès les textes de jeunesse.

[4] A dire vrai, une première révolution fut accomplie par la physique cartésienne : son matérialisme abolit l’idée d’âme, et donc de substance- laquelle fut transférée au sein de la notion de « conscience », ou d’esprit.

[5] Crépuscule de idoles, « ce que je dois aux anciens ». Gallimard, trad. J-C Hémery.

[6] Les marxistes diront que le Capital est un mode d’asservissement des hommes qui se nourrit de leur activité à leurs dépends. Certes, mais cela revient au même :  nous voulons dire ici que le projet de maîtrise totale de la nature s’achève par l’asservissement du sujet créateur lui-même.

[7] Ceci explique par exemple le succès actuel des mouvements écologistes en Europe- mais, il faut bien le dire, seulement en Europe !

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Publié dans guepard

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V
<br /> Tres bon article , qui croisent Nietzche, le modernisme prométhéen de Marinetti et la reflexion plus récente sur l'homo Faber. Un question cependant, dans quel ecrit Marinnetti parle d"Homme<br /> multiplié ?<br /> <br /> <br /> Dans son manifeste technique de littérature il parle d homme mécanique ?<br /> <br /> <br /> Merci d avance<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br />
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S
Vous trouverez des références à l'homme multiplié dans les écrits suivant : <br /> L'homme multiplié et le règne de la machine<br /> La naissance d'une esthétique futuriste<br /> Ce qui nous sépare de Nietzsche <br /> Nous renions nos maîtres les symbolistes, derniers amants de la lune<br /> Dans son roman : Mafarka la futuriste avec la naissance mythique de Gazourmah, homme - avion, synthèse de l'homme multiplié <br /> Dans le manifeste technique que vous citez, <br /> Dans La nouvelle religion-morale de la vitesse etc<br /> Le mythe de l'homme machine prend après la guerre une tout autre dimension puisqu'il est récupéré par une multitude d'artistes futuristes...